12.
Le sort
Imbolc, 1982
Oh, Déesse, Déesse, je t’en supplie, aide-moi. Aide-moi ! J’ai vu la main de ma mère sortant toute noire des cendres encore chaudes. Mon petit Dagda. Mon propre père…
Oh, Déesse, mon âme se déchire et mon corps se brise, la douleur est trop pénible.
Bradhadair
* * *
Ce soir-là, pendant le repas, mes parents ont fait comme si de rien n’était. Moi, je les scrutais, des questions plein les yeux. Le temps que le dessert arrive, nous avions tous le nez dans notre assiette. Mary K. ne supportait pas ce silence. Dès la fin du repas, elle a foncé à l’étage pour mettre la musique à fond dans sa chambre. À entendre les « boum-boum » qui résonnaient au plafond, j’en ai déduit qu’elle dansait pour se défouler.
Si seulement Cal n’avait pas été obligé de rejoindre sa mère… Pour ne pas rester là à subir leur silence, j’ai appelé Janice, qui m’a proposé un ciné avec Ben et Tamara. Je les ai accompagnés, mais j’ai passé toute la séance à penser à Cal : mon muìrn beatha dàn.
* * *
Samedi matin, mon père est sorti ramasser les feuilles mortes du jardin et tailler les buissons pour éviter qu’une éventuelle tempête hivernale ne brise leurs branches. Ma mère est partie juste après le petit déjeuner rejoindre l’association des femmes de la paroisse. Puisque je n’avais rien pu tirer d’elle, j’allais essayer avec lui.
— Alors, quand est-ce que vous allez me dire la vérité ? lui ai-je demandé en frissonnant malgré mon manteau. Vous ne pouvez pas continuer à me mentir.
— Nous le savons bien, Morgan, a-t-il répondu d’une voix triste en s’appuyant sur le râteau.
Lui aussi avait pris un coup de vieux. De nouveau, je sentais ma colère faiblir. Non ! Il fallait que je sois forte !
— Alors, où est-ce que vous m’avez trouvée ? Qui étaient mes parents ? Est-ce que vous les connaissiez ? Et qu’est-ce qui leur est arrivé ?
Mon père a fait la grimace, comme si mes questions le blessaient.
— Je suis désolé, chérie, m’a-t-il dit, les yeux au sol. Il est encore trop tôt pour en parler. Je sais que nous avons commis beaucoup d’erreurs, ces seize dernières années. Mais nous avons fait de notre mieux, Morgan.
Il a relevé la tête et a poursuivi :
— Remuer toute cette histoire n’est pas facile pour nous. Toi, tu veux des réponses, et j’espère que nous pourrons te les apporter. Mais, au bout du compte, tu risques de regretter de connaître la vérité.
Je l’ai dévisagé, bouche bée. Puis j’ai secoué la tête et je suis rentrée dans la maison.
* * *
Le soir, j’ai déposé ma sœur chez Jaycee. Elles devaient retrouver Bakker et d’autres copains au cinéma. Moi, j’allais rejoindre ce qui restait de notre coven chez Matt.
— Bon, sois sage et ne fais rien que ta grande sœur ne ferait pas ! ai-je lancé à Mary K. quand elle est descendue de voiture.
— Promis, je ne danserai pas toute nue sous la lune en me prenant pour une sorcière ! m’a-t-elle envoyé en claquant la portière.
J’ai soupiré, avant de reprendre la route.
Dix minutes plus tard, je suis arrivée chez Matt. Il habitait une maison moderne loin du centre-ville. Je n’étais jamais venue, et j’ai été frappée par les meubles et la décoration : on se serait cru dans une série télé des années 1960 ! C’est Jenna qui m’a fait visiter et qui m’a dit que nous étions tranquilles pour la soirée puisque les parents de Matt étaient partis à un congrès médical.
— Salut, Morgan, m’a accueilli Matt. Bienvenue chez les Adler.
Ethan et Sharon étaient déjà là, ils discutaient sur un canapé rouge rétro.
Quand la sonnerie a retenti, j’ai pensé : « Cal ! Mon muìrn beatha dàn ! » Jenna est partie lui ouvrir et, dès qu’il est entré dans la pièce, je suis allée l’embrasser, surprise par mon propre culot.
— Quelqu’un veut du thé, de l’eau ou un soda ? a demandé Matt pendant que Cal se débarrassait d’une grosse sacoche en cuir. On n’a pas d’alcool à la maison parce que mon père est aux Alcooliques Anonymes.
— De l’eau, ça ira, ai-je répondu, épatée par sa franchise.
Quand il est revenu de la cuisine, Robbie l’accompagnait.
Je n’arrivais pas à le lâcher des yeux. Depuis le temps, j’aurais dû être habituée à son nouveau look, mais non ! Si sa personnalité n’avait pas changé, il avait maintenant l’air d’un jeune acteur hollywoodien.
— Hé, Robbie, où sont tes lunettes ? ai-je lancé.
— Vous allez rire, je n’en ai plus besoin.
— Mais c’est impossible ! Tu t’es fait opérer sans nous le dire ?
— Pas du tout. D’après les tests que j’ai passés cette semaine, ma vision est devenue normale. En fait, si j’avais tellement mal à la tête, c’est parce que les verres de mes lunettes me fatiguaient les yeux.
Pourtant, il ne semblait pas satisfait. J’ai mis quelques minutes à me rendre compte que tout le monde avait reporté son attention sur moi.
— Non, non et non ! ai-je protesté en les regardant tour à tour. Je n’ai rien fait ! Ce n’est pas moi ! J’ai promis à Robbie et à vous tous que je ne lancerais plus de sort et j’ai tenu parole, je vous le jure ! Arrêtez de me considérer comme une bête curieuse !
— Alors, comment t’expliques ça ? a-t-il lâché. La vue ne s’améliore pas toute seule. Tu te rends compte, mes globes oculaires ont carrément changé de forme ! J’ai même passé une IRM pour vérifier que ce n’était pas une tumeur !
— La vache, a murmuré Ethan.
— Je ne sais pas quoi dire, ai-je gémi. Mais je n’y suis pour rien, je te le jure !
— C’est incroyable ! s’est exclamée Jenna. Est-ce que quelqu’un d’autre aurait pu lui jeter un sort ?
— Moi, j’aurais pu, a répondu Cal, mais je n’ai rien fait. Morgan, tu te rappelles ce que tu as dit en lançant le sort ?
— Oui… Mais je l’ai lancé sur la potion, pas sur lui. « Ta beauté intérieure au-dehors se verra, cette potion tes défauts gommera. Cette eau bienfaisante te purifiera, ainsi ta beauté perdurera. »
— C’est si simple ? a gloussé Sharon. Mais pourquoi tu ne l’as pas fait plus tôt ?
— Sharon, c’est pas drôle, a grogné Robbie.
— OK, je vois plusieurs explications possibles, a repris Cal. La première : ses yeux se sont guéris miraculeusement.
Ethan a pouffé de rire, et Sharon l’a fusillé du regard.
— La deuxième, c’est que le sort de Morgan n’était pas assez spécifique et qu’il ne s’est pas limité à l’acné de Robbie. Il était censé éliminer les défauts, les imperfections, et, comme sa vue n’était pas parfaite, il l’a améliorée aussi.
— Génial ! a lancé Ethan. Avec un peu de chance, ça changera aussi son sale caractère !
Jenna n’a pas pu s’empêcher de rire, pendant que moi, je m’effondrais dans un fauteuil orange.
— Troisième possibilité : quelqu’un que nous ne connaissons pas lui a jeté un autre sort. Mais je n’y crois pas. Pourquoi un inconnu ferait un truc pareil ? À mon avis, c’est bien la potion de Morgan.
— C’est assez effrayant, ai-je chuchoté, un peu déroutée par l’étendue de mes pouvoirs.
— Voilà pourquoi on ne doit pas lancer de sort avant d’avoir été complètement initié, a déclaré Cal. Quand on abordera les sorts, je vous montrerai comment les circonscrire. C’est aussi important que de savoir canaliser son énergie. Un sort doit toujours être limité dans le temps, dans ses effets, son but et sa cible.
— C’est pas vrai, ai-je gémi en me prenant la tête entre les mains. Je n’ai rien fait de tout ça !
— En plus, ça me revient, tu as banni les limites lors de notre premier cercle, tu te rappelles ? C’est peut-être lié à tout ça.
— Et maintenant, a demandé Robbie, qu’est-ce qui va encore m’arriver ?
— À mon avis, rien, l’a rassuré Cal. D’une part, même si Morgan est très puissante, elle reste novice. Elle n’est pas encore capable d’utiliser tous ses pouvoirs.
J’étais contente qu’il ne me désigne plus comme une sorcière de sang. Je voulais que tout le monde oublie cette information. Pour le moment.
— D’autre part, a poursuivi Cal, ce genre de sort est limité en soi. La potion était pour ton visage et tu ne t’en es pas mis ailleurs, n’est-ce pas ? Tu ne l’as pas bue ?
— Bien sûr que non !
— Alors, le sort n’agira que sur cette zone.
— J’y crois pas, ai-je marmonné. Quelle idiote ! Je suis vraiment désolée, Robbie.
— Pourquoi tu t’excuses ? m’a coupée Ethan. Grâce à toi, il peut devenir pilote de ligne !
Sharon a gloussé, avant de se reprendre.
— Mais, au fait, tu ne t’es pas senti particulièrement intelligent ces derniers temps ? a demandé Cal en souriant. Je plaisante, a-t-il repris en voyant la tête de Robbie et la mienne. Eh bien, on dirait que c’est le bon moment pour parler des sorts et des limites !
Tout le monde a rigolé, sauf moi.
— Ce soir, nous allons former notre premier cercle sans Beth, Raven et Bree, a-t-il continué.
— Elles vont me manquer, a déclaré Jenna en me regardant du coin de l’œil.
Est-ce qu’elle pensait que j’étais responsable de leur départ ?
— À moi aussi, a répondu Cal. Mais on sera peut-être plus concentrés sans elles. On verra bien. Asseyez-vous en cercle. Voilà. D’abord, je vais vous parler des clans. Vous savez déjà que chaque clan possède ses qualités particulières. Les Brightendale étaient des guérisseurs. Les Woodbane – le « clan noir » – étaient connus pour convoiter le pouvoir à tout prix.
— Houuuuu, a hululé Robbie en feignant la peur.
Mais moi, j’ai frissonné. Le simple fait de penser aux Woodbane me donnait froid dans le dos. Je n’avais pas du tout envie d’en rire.
— Les Burnhide étaient réputés pour leur magye liée aux cristaux et aux pierres précieuses. Les Leapvaughn aimaient surtout jouer des tours. Les Vikroth étaient des guerriers, etc. Tout comme chaque clan possède ses qualités, on leur associe certaines runes. Nous allons commencer à les étudier.
Sur ces mots, il a sorti de sa sacoche une liasse de fiches qui représentaient chacune une rune différente.
— Les runes sont utilisées en magye depuis des siècles, a-t-il continué. Je vais vous les montrer une par une, et je veux que vous vous concentriez sur elles. Chaque symbole possède plusieurs significations.
Il a brandi les fiches en nous expliquant ce que les runes impliquaient et nous l’avons tous écouté, fascinés.
— Selon que l’on suit la tradition nordique, germanique ou gaélique, les runes n’ont pas les mêmes noms. Je vous expliquerai plus tard quelles runes sont associées à quels clans.
— Je trouve ça très beau que, malgré les siècles écoulés, on les utilise à notre tour, a annoncé Sharon.
Ethan s’est tourné vers elle et a hoché la tête. À ma grande surprise, leurs regards se sont croisés et ils sont restés un moment les yeux dans les yeux.
Qui aurait cru que Sharon Goodfine serait sensible à la beauté de la magye ? Et qu’Ethan serait attiré par Sharon ?
Non seulement la sorcellerie nous aidait à nous connaître nous-mêmes, mais encore elle nous en apprenait beaucoup sur les autres.
— Allez, c’est le moment de former un cercle, a conclu Cal.